Pourquoi lean manufacturing six sigma inquiète souvent les équipes innovation
Une culture perçue comme hostile au risque
Dans beaucoup d’entreprises, les équipes innovation associent spontanément le lean manufacturing et le six sigma à un univers très normé : procédures détaillées, indicateurs serrés, contrôle permanent des processus de production, chasse systématique aux écarts. Cette culture de la qualite et de la performance operationnelle est précieuse pour la fiabilité industrielle, mais elle peut être vécue comme une menace pour la créativité.
Les innovateurs ont besoin d’explorer, de tester rapidement, de pivoter. À l’inverse, le lean management et le sigma lean sont souvent présentés comme des approches qui figent le systeme de production, standardisent les processus et réduisent toute forme de variabilité. Le message implicite perçu par les équipes innovation est alors : « l’erreur n’est pas permise ».
Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que certains craignent que l’excellence operationnelle vienne brider l’expérimentation, alors même que l’entreprise attend d’eux des ruptures, de nouveaux business models et une forte capacité d’adaptation aux besoins du client.
La confusion entre optimisation et exploration
Une source majeure de tension vient de la confusion entre deux logiques très différentes :
- La logique d’amelioration processus et d’optimisation processus, au cœur du lean sigma et du six sigma, qui vise la réduction des gaspillages, la stabilisation des flux et la fiabilisation des operations.
- La logique d’exploration, propre à l’innovation, qui accepte l’incertitude, les essais infructueux et les apprentissages rapides.
Le systeme production inspiré de la production toyota et des principes lean a été conçu pour des environnements où le produit, le marche et le processus de production sont relativement bien connus. À l’inverse, les projets d’innovation évoluent dans un contexte où ni la solution, ni le probleme, ni parfois même le client cible ne sont stabilisés.
Quand on applique sans discernement les outils de methode lean ou de six sigma à des phases très amont, les équipes innovation ont le sentiment qu’on leur demande d’optimiser quelque chose qui n’existe pas encore. Les grilles de gestion projet, les matrices de risques ou les check-lists issues des formations lean, green belt ou black belt peuvent alors être vécues comme des carcans plutôt que comme des aides.
La peur de sacrifier la créativité sur l’autel de l’efficience
Une autre inquiétude fréquente tient à la crainte de voir la créativité se dissoudre dans la logique d’amelioration continue. Quand le discours dominant dans l’entreprise met en avant la réduction des coûts, l’elimination gaspillages et la standardisation des processus lean, les innovateurs redoutent que les idées plus audacieuses soient écartées parce qu’elles semblent, à court terme, trop risquées ou trop coûteuses à industrialiser.
Cette tension est renforcée lorsque les indicateurs de performance et d’excellence sont les mêmes pour les usines en regime stable et pour les équipes en charge de l’exploration. On demande alors aux innovateurs de respecter les mêmes niveaux de prévisibilité, de fiabilité et de productivité que les équipes en charge des operations courantes. Le message implicite devient : « innovez, mais sans jamais perturber le management des processus existants ».
Pourtant, la créativité a besoin d’espace, de temps et d’un droit à l’erreur encadré. De nombreuses organisations qui souhaitent eveiller la creativite dans l’innovation se heurtent à ce paradoxe : elles promeuvent officiellement l’innovation, tout en renforçant en parallele les standards d’excellence operationnelle hérités du lean manufacturing.
Une image réductrice du lean et du six sigma
Enfin, il faut reconnaître que le lean et le six sigma souffrent souvent d’une image réductrice. Dans beaucoup d’organisations, ils sont perçus uniquement comme des boîtes à outils pour l’usine : cartographie de flux, 5S, kaizen, DMAIC, contrôle statistique, etc. Les formations green belt et black belt sont vues comme des parcours techniques réservés aux experts de la production ou de la qualite.
Cette vision occulte une dimension pourtant essentielle : à l’origine, le lean manufacturing et le lean management issus du systeme de production de Toyota mettent au centre la satisfaction client, l’apprentissage collectif et l’implication des equipes dans la mise oeuvre de l’amelioration. Autrement dit, il existe un terrain d’entente naturel entre innovation et excellence operationnelle, mais il est rarement explicité.
Pour dépasser ces malentendus, il devient crucial de clarifier les espaces et les temps : quand est-on dans l’exploration, quand bascule-t-on vers l’optimisation processus et la stabilisation des processus production ? C’est précisément cette articulation entre exploration, incubation et industrialisation qui permet de réconcilier innovation et excellence operationnelle, et de faire du lean et du sigma un levier de sécurisation plutôt qu’un frein.
Distinguer clairement exploration, incubation et industrialisation
Clarifier les trois temps de l’innovation
Dans beaucoup d’entreprises, le lean, le sigma et l’excellence operationnelle sont appliqués comme si tous les projets suivaient le même processus. C’est là que la créativité se retrouve vite sous pression. Pour réconcilier innovation et lean manufacturing, il faut d’abord distinguer clairement trois temps : exploration, incubation et industrialisation.
Ces trois temps ne relèvent pas du même management, ni des mêmes indicateurs, ni des mêmes attentes du client. Vouloir appliquer les mêmes principes lean, les mêmes grilles green belt ou black belt, au même rythme, sur ces trois phases, conduit presque toujours à brider les idées et à dégrader la satisfaction client à long terme.
Exploration : ouvrir le champ des possibles sans surcontrôle
L’exploration, c’est le moment où l’on cherche, où l’on teste, où l’on accepte que le processus soit encore flou. On est loin d’un systeme de production stabilisé comme dans la production toyota. Ici, l’objectif n’est pas encore l’optimisation des flux ou l’élimination des gaspillages, mais la découverte d’opportunités à fort potentiel pour le client.
Dans cette phase, les outils de lean management et de sigma lean doivent être utilisés avec parcimonie. Par exemple :
- On privilégie des methodes légères de cadrage plutôt que des cartographies détaillées de processus production.
- On accepte un certain niveau de « gaspillages » apparents (prototypes abandonnés, pistes non retenues) car ils font partie de l’apprentissage.
- On se concentre sur la compréhension du problème et du contexte client, plus que sur la standardisation.
Les formations lean ou sigma, qu’elles soient de type green belt ou black belt, peuvent aider les équipes à structurer leur réflexion, mais sans transformer l’exploration en mini projet d’amelioration processus trop cadré. C’est un point clé pour préserver la créativité tout en préparant la suite.
Incubation : passer du concept au processus répétable
L’incubation est la phase où l’on commence à parler de processus lean, de mise oeuvre et de premiers standards. On n’est pas encore dans un systeme production robuste, mais on cherche à rendre la solution reproductible, mesurable, et à vérifier qu’elle tient ses promesses en termes de qualite, de coût et de valeur pour le client.
C’est ici que les principes lean et sigma deviennent vraiment utiles pour l’innovation :
- Structurer les expérimentations comme de vrais tests, avec des hypothèses claires et des critères de succès.
- Commencer à identifier les principaux gaspillages dans le parcours ou le processus production de la nouvelle offre.
- Mettre en place un minimum de gestion projet pour suivre les itérations et les décisions.
On se rapproche de la logique de la production toyota : on apprend en faisant, on ajuste, on stabilise progressivement. Les formations lean et les référentiels de type lean sigma peuvent être adaptés pour cette phase, en les allégeant et en les centrant sur l’apprentissage plutôt que sur la seule réduction de variabilité.
Cette étape est aussi un moment clé pour travailler la culture. L’impact des outils sur la culture d’innovation, notamment avec l’arrivée de l’intelligence artificielle dans les operations et le management, est analysé en profondeur dans cet article sur l’impact de l’intelligence artificielle sur la culture de l’innovation. La manière dont vous introduisez le lean et le sigma à ce stade va durablement influencer la posture des équipes.
Industrialisation : le terrain naturel du lean manufacturing
L’industrialisation est le moment où l’on bascule dans le cœur de l’excellence operationnelle. On parle alors de lean manufacturing, de systeme production robuste, de performance et d’optimisation processus à grande échelle. C’est le domaine de prédilection des ceintures green belt et black belt, des chantiers d’amelioration continue et de la methode lean.
Dans cette phase, les principes lean et sigma peuvent s’appliquer pleinement :
- Standardisation des processus production pour garantir la qualite et la fiabilité.
- Elimination gaspillages systématique dans les flux physiques et informationnels.
- Construction d’un systeme d’excellence operationnelle inspiré des principes lean issus du systeme production toyota.
C’est aussi là que la mise oeuvre des standards, des routines et des indicateurs de performance prend tout son sens. L’entreprise peut alors capitaliser sur les innovations incubées, en les intégrant dans ses operations et en renforçant sa promesse de satisfaction client.
Aligner les attentes du COMEX sur les trois horizons
Pour un COMEX, la tentation est forte de demander des preuves rapides de performance et de retour sur investissement, en appliquant les mêmes grilles que pour les projets d’excellence operationnelle classiques. Or, un projet d’exploration ne peut pas être évalué comme un chantier d’amelioration processus sur une ligne de production.
La clé consiste à expliciter clairement :
- Ce qui relève de l’exploration (incertitude forte, apprentissage, options futures).
- Ce qui relève de l’incubation (premiers processus répétables, pilotes, preuves de valeur).
- Ce qui relève de l’industrialisation (déploiement, optimisation processus, excellence operationnelle).
En clarifiant ces trois temps, vous pouvez mieux articuler les outils de lean sigma, les formations et la gestion projet avec la réalité de l’innovation. Vous préparez ainsi le terrain pour que les méthodes d’excellence operationnelle viennent renforcer, et non étouffer, la dynamique créative lorsque l’innovation passe à l’échelle.
Utiliser lean manufacturing six sigma pour sécuriser le passage à l’échelle
Faire du lean six sigma un tremplin vers le passage à l’échelle
Le passage de l’incubation à la production à grande échelle est souvent le moment le plus risqué pour un projet d’innovation. C’est précisément là que lean, sigma et excellence operationnelle peuvent devenir des alliés, à condition de les utiliser au bon moment et avec la bonne intention.
Dans la phase d’exploration, on accepte l’incertitude, les pivots, les itérations rapides. Mais dès que l’on s’approche d’un processus production plus stable, l’enjeu change : il faut sécuriser la mise oeuvre, fiabiliser le systeme de production, protéger la qualite et la satisfaction client, tout en gardant un minimum de flexibilité.
Du prototype au flux stable : où commence vraiment le lean sigma ?
Le lean manufacturing et le sigma lean ne sont pas faits pour piloter un concept encore flou. En revanche, dès qu’un prototype commence à être récurrent, que le processus lean se dessine et que l’on vise une production répétable, les principes lean deviennent extrêmement utiles.
Concrètement, on peut mobiliser :
- les outils de cartographie des flux pour clarifier le processus production cible et identifier les gaspillages majeurs ;
- les approches d’amelioration processus pour fiabiliser les étapes critiques avant le déploiement à grande échelle ;
- les standards issus du systeme production inspiré de la production toyota pour stabiliser les operations sans étouffer l’apprentissage.
Cette phase intermédiaire est idéale pour introduire des formations lean, green belt ou black belt, centrées non pas sur la réduction de coûts à tout prix, mais sur la réduction des risques de déploiement et l’optimisation processus au service du client.
Sécuriser la montée en cadence sans tuer l’apprentissage
Le risque classique, lors du passage à l’échelle, est de basculer trop vite dans une logique de controle et de standardisation intégrale. Pour un Chief Innovation Officer, l’enjeu est de piloter une transition progressive entre logique d’exploration et logique operationnelle.
Une approche pragmatique consiste à :
- définir un noyau stable du processus production (ce qui doit absolument être standardisé pour garantir la qualite et la performance) ;
- laisser des zones d’adaptation où les équipes peuvent encore expérimenter des variantes, dans un cadre de gestion projet maîtrisé ;
- utiliser les outils lean sigma pour mesurer l’impact de ces variantes sur la satisfaction client, les delais et les coûts.
Les principes lean, comme l’amelioration continue et l’elimination gaspillages, peuvent alors être appliqués non pas contre l’innovation, mais pour apprendre plus vite à grande échelle. On passe d’une innovation « artisanale » à une innovation industrialisée, sans perdre complètement la capacité d’ajustement.
Aligner excellence operationnelle et promesse client
Pour que lean management et innovation tirent dans le même sens, il est essentiel de relier explicitement excellence operationnelle et promesse faite au client. Le risque, sinon, est de voir les équipes operations optimiser le systeme pour leurs propres contraintes, au détriment de l’expérience client ou de la proposition de valeur initiale.
Quelques leviers concrets :
- traduire les bénéfices clés de l’innovation (temps gagné, simplicité, fiabilité, impact environnemental…) en indicateurs de performance operationnelle ;
- intégrer ces indicateurs dans les chantiers d’amelioration et les projets d’optimisation processus ;
- faire travailler ensemble les équipes innovation, qualite et operations sur la définition des standards et des seuils d’acceptation.
Dans cette logique, les formations lean et les programmes d’excellence operationnelle ne sont plus perçus comme des outils de contrôle, mais comme des moyens de tenir la promesse client à grande échelle.
Outiller le passage à l’échelle avec des méthodes structurées
Le passage à l’échelle demande souvent de revisiter le design du service ou du produit pour le rendre compatible avec un systeme production robuste. Les outils de methode lean et de lean sigma peuvent être combinés avec des approches plus créatives pour repenser les processus sans perdre l’essence de l’innovation.
Par exemple, des techniques de reconfiguration de l’offre et des processus, comme celles décrites dans cette ressource sur l’utilisation de la methode SCAMPER pour stimuler l’innovation, peuvent être articulées avec les analyses de flux et les outils d’amelioration processus pour concevoir un processus lean dès la phase de pré industrialisation.
Le rôle du management est alors de créer un cadre où :
- les équipes innovation gardent la main sur la proposition de valeur et l’expérience client ;
- les équipes d’excellence operationnelle structurent la mise oeuvre, la gestion projet et la montée en cadence ;
- les outils lean manufacturing, lean sigma et sigma lean sont utilisés comme un langage commun pour arbitrer les choix de design et d’operations.
En articulant ainsi innovation et excellence operationnelle, l’entreprise augmente ses chances de transformer un concept prometteur en un systeme de production performant, capable de délivrer durablement la valeur attendue par le client.
Adapter les outils lean six sigma au contexte d’incertitude de l’innovation
Repenser les outils pour naviguer dans l’incertitude
Dans un contexte d’innovation, appliquer le lean manufacturing et le six sigma comme dans un atelier de production toyota est souvent contre productif. Les outils ont été conçus pour des processus stables, avec des flux répétitifs et une forte exigence de qualite opérationnelle. En exploration, le systeme est mouvant, les besoins du client évoluent, le produit change encore, et les gaspillages ne se situent pas au même endroit.
L’enjeu pour une direction innovation n’est donc pas de copier coller la methode lean sigma, mais de l’adapter. Il s’agit de garder les principes lean qui font la force de l’excellence operationnelle (focus client, elimination gaspillages, flux tirés, transparence des donnees) tout en acceptant que les hypotheses changent vite. On passe d’un lean management de la certitude à un lean management de l’apprentissage.
Du zéro défaut au “apprendre vite, corriger vite”
Le six sigma vise la réduction drastique de la variabilité dans un processus production. En innovation, cette recherche de zéro défaut peut étouffer les essais, surtout dans les phases d’exploration et d’incubation. Pourtant, la logique sigma reste utile si on la déplace : on ne cherche plus à éliminer toute variabilité, mais à rendre cette variabilité visible, mesurable et exploitable.
Concrètement, cela signifie :
- Remplacer les indicateurs de stabilite du processus par des indicateurs d’apprentissage (nombre d’hypotheses testées, temps de cycle d’un test, taux d’enseignements actionnables).
- Utiliser les outils sigma lean (diagrammes de causes, cartes de controle, analyses de donnees) non pour sanctionner les écarts, mais pour comprendre pourquoi un prototype fonctionne dans un contexte client et pas dans un autre.
- Accepter qu’un “échec” de test n’est pas un défaut, mais une amelioration processus si l’équipe en tire un enseignement clair pour la suite.
On reste dans une logique d’optimisation processus, mais l’objet de l’optimisation n’est plus la production, c’est la vitesse et la qualite de l’apprentissage au service de la satisfaction client future.
Adapter les outils lean aux boucles d’expérimentation
Les principes lean restent extrêmement puissants pour structurer les boucles d’expérimentation. La clé est de les traduire dans un langage compatible avec l’incertitude. Par exemple :
- Cartographie de processus lean : au lieu de cartographier un processus production stabilisé, on cartographie le parcours d’expérimentation, depuis l’idée jusqu’au test client. On visualise les temps d’attente, les allers retours de validation, les goulots dans la gestion projet.
- Elimination gaspillages : on ne cherche pas seulement les gaspillages physiques, mais surtout les gaspillages cognitifs et organisationnels : réunions sans décision, validations redondantes, prototypes surdimensionnés par rapport à l’apprentissage recherché.
- Flux tirés : on ne “pousse” pas des concepts vers le marché, on laisse le client tirer les priorités d’expérimentation, en se basant sur des signaux concrets (usage, données, retours qualitatifs).
Cette mise oeuvre progressive des principes lean dans l’innovation permet de préparer en douceur le futur passage à un systeme production plus classique, sans imposer trop tôt les contraintes de la production toyota.
Repenser les rôles green belt et black belt dans l’innovation
Dans beaucoup d’entreprise, les green belt et black belt sont associés à l’excellence operationnelle et à la performance des operations. Leur expertise en methode lean sigma est précieuse, mais leur posture doit évoluer lorsqu’ils interviennent sur des projets d’innovation.
Plutôt que de jouer le rôle de “gardiens de la norme”, ils peuvent devenir :
- Des facilitateurs de structuration des expériences, en aidant les équipes à clarifier les hypotheses, les plans de test et les criteres de decision.
- Des coachs en gestion projet, pour sécuriser les interfaces entre exploration, incubation et industrialisation, là où les risques de perte d’information sont élevés.
- Des traducteurs entre les logiques d’excellence operationnelle et les logiques d’innovation, en aidant à adapter les outils sans les dénaturer.
Des formations lean spécifiques à l’innovation peuvent être utiles pour repositionner ces rôles, en insistant sur la posture d’accompagnement plutôt que de contrôle.
Des standards “légers” plutôt que des procédures rigides
Le lean manufacturing et le sigma reposent souvent sur des standards détaillés, indispensables pour un systeme production mature. En innovation, des standards trop lourds freinent la créativité et la réactivité. La solution consiste à définir des standards “légers” centrés sur quelques invariants :
- Un canevas commun pour décrire un processus d’expérimentation (objectif, hypothese, protocole, metriques, décision).
- Un minimum de rituels de management visuel pour suivre les projets (tableaux de flux, revues régulières, points de décision clairs).
- Des regles simples de documentation pour capitaliser les apprentissages sans alourdir la charge des équipes.
Ces standards légers préparent la transition vers une excellence operationnelle plus classique lorsque le concept bascule vers l’industrialisation, tout en respectant la nature exploratoire des premières phases.
Aligner l’excellence operationnelle sur la valeur client future
Enfin, adapter lean et sigma à l’innovation suppose de déplacer le centre de gravité : on ne cherche plus seulement la performance operationnelle immédiate, mais la création de valeur client future. Cela implique de :
- Relier systématiquement les outils lean sigma à des hypotheses de valeur client (quel problème, pour qui, dans quel contexte).
- Utiliser les analyses de donnees et les outils de qualite non seulement pour contrôler un processus production, mais pour affiner la compréhension des usages et des irritants.
- Mesurer la performance non seulement en termes de coûts et de delais, mais aussi en termes de potentiel de satisfaction client et d’apprentissage stratégique pour l’entreprise.
En procédant ainsi, le lean sigma cesse d’être perçu comme un frein à l’innovation. Il devient un levier de structuration, de priorisation et de mise en oeuvre, au service d’une innovation qui prépare dès le départ son futur systeme production et son excellence operationnelle.
Construire un langage commun entre innovation et excellence opérationnelle
Un vocabulaire partagé pour éviter les malentendus
Dans beaucoup d’entreprises, les tensions entre innovation et excellence operationnelle ne viennent pas des objectifs, mais des mots utilisés. Les équipes innovation parlent d’« hypothèses », de « tests », de « pivot », alors que les équipes lean sigma parlent de « standard », de « stabilisation du processus », de « reduction de la variabilité ». Sans clarification, chacun pense que l’autre freine la performance.
La première étape consiste à expliciter ce que recouvrent les termes clés des deux mondes et à les relier à des enjeux communs : performance, qualite, satisfaction client, reduction des gaspillages, fiabilisation des operations. Par exemple :
- Un « test d’usage client » côté innovation peut être rapproché d’un « pilote » ou d’un « essai de processus » côté lean manufacturing.
- Une « expérimentation rapide » peut être décrite comme une « mise oeuvre contrôlée dans un systeme de production limité ».
- Un « pivot » peut être présenté comme une « redefinition du processus sur la base de nouvelles donnees client ».
Ce travail de traduction croisée réduit les crispations. Il montre que la methode lean, le sigma lean ou le lean sigma ne sont pas là pour brider la créativité, mais pour sécuriser la mise en oeuvre quand un concept commence à se rapprocher d’un processus production récurrent.
Aligner les notions de valeur, de flux et de gaspillages
Le lean management et l’innovation partagent un même point de départ : la valeur pour le client. Pourtant, la façon de parler de cette valeur diffère. Côté excellence operationnelle, on raisonne en termes de flux, de processus lean, d’elimination gaspillages, de systeme production inspiré de la production toyota. Côté innovation, on parle plutôt de desirabilité, d’usage, d’adoption.
Pour construire un langage commun, il est utile de :
- Définir ensemble ce qu’est la « valeur client » à chaque étape : exploration, incubation, industrialisation.
- Relier les irritants clients identifiés par l’innovation aux gaspillages identifiés par les experts lean sigma (attentes, surqualite, complexité inutile, rework, etc.).
- Traduire les apprentissages issus des tests d’usage en exigences pour les processus production et les operations.
Les principes lean (flux tirés, juste nécessaire, simplification, standardisation progressive) deviennent alors un prolongement naturel des apprentissages d’innovation, et non un carcan. Le systeme de production n’est plus perçu comme une contrainte, mais comme un levier pour amplifier l’impact des solutions testées auprès des clients.
Formaliser un glossaire commun innovation – excellence operationnelle
Pour sortir des incompréhensions récurrentes, de nombreuses organisations structurent un glossaire partagé entre les équipes innovation, les responsables d’excellence operationnelle et les fonctions support (qualite, operations, IT, finance, etc.). Ce glossaire ne doit pas être un document théorique de plus, mais un outil de travail vivant, utilisé dans les projets.
Quelques bonnes pratiques de mise oeuvre :
- Identifier les termes critiques qui génèrent le plus de malentendus : « MVP », « pilote », « standard », « processus cible », « industrialisation », « performance », « risque », « validation client », « stabilisation ».
- Coécrire les définitions avec des représentants des deux communautés, en explicitant les impacts sur le processus, la production, la gestion projet et la satisfaction client.
- Associer à chaque terme des exemples concrets issus de projets réels, pour ancrer le vocabulaire dans la pratique.
- Intégrer ce glossaire dans les supports de formations lean, de formations à l’innovation, et dans les modules green belt et black belt.
Ce travail renforce la crédibilité des démarches d’innovation auprès des équipes orientées performance operationnelle, tout en donnant aux innovateurs des repères clairs sur les attentes en termes de qualite, de fiabilité et de robustesse des processus.
Structurer des rituels communs autour des processus
Un langage commun ne se limite pas à des définitions. Il se construit aussi dans les rituels de pilotage. Les revues de projets, les comités de portefeuille, les points d’avancement sont des moments clés pour aligner les représentations entre innovation et excellence operationnelle.
Quelques leviers concrets :
- Utiliser des canevas de gestion projet partagés, qui intègrent à la fois les dimensions d’apprentissage (hypothèses, tests, retours client) et les dimensions de processus (capacité, stabilisation, risques sur la production, impacts sur les operations).
- Introduire progressivement des indicateurs communs : par exemple, passer d’un suivi uniquement centré sur le nombre d’idées à un suivi qui intègre la contribution à l’amelioration processus, à la performance operationnelle et à la satisfaction client.
- Faire intervenir des experts lean manufacturing ou sigma lean dans les revues de projets à partir du moment où un concept commence à toucher un processus production existant ou un systeme operationnel critique.
Ces rituels partagés permettent de parler de la même oeuvre : comment transformer une idée prometteuse en solution robuste, intégrée dans le systeme de production, sans perdre l’agilité nécessaire à l’exploration.
Faire des experts lean sigma des partenaires de l’innovation
Enfin, le langage commun se renforce lorsque les personnes se voient comme partenaires, et non comme contrôleurs. Les profils green belt, black belt, ou les responsables d’excellence operationnelle peuvent jouer un rôle clé dès l’incubation, à condition que leur posture soit clarifiée.
Plutôt que de les mobiliser uniquement au moment de l’industrialisation, il est utile de :
- Les associer tôt pour identifier les contraintes majeures du systeme production, sans figer trop tôt le design de la solution.
- Les positionner comme « coachs de processus » qui aident les équipes innovation à penser les flux, l’elimination gaspillages et la future optimisation processus, sans imposer d’emblée les standards definitifs.
- Les impliquer dans la conception des expérimentations terrain, pour sécuriser les operations critiques et éviter des risques inutiles sur la qualite ou la sécurité.
En retour, les équipes innovation peuvent aider les experts lean management à enrichir leurs outils par des approches plus exploratoires, mieux adaptées à l’incertitude. Cette réciprocité nourrit un langage commun qui dépasse les méthodes pour se concentrer sur l’objectif partagé : une entreprise capable d’innover tout en maintenant un haut niveau d’excellence operationnelle.
Définir une gouvernance qui protège l’exploration tout en rassurant le COMEX
Clarifier les zones de décision et les rôles
Pour protéger l’exploration tout en rassurant le COMEX, la première étape consiste à clarifier qui décide de quoi, et à quel moment du processus d’innovation. Dans beaucoup d’entreprises, les référentiels lean, sigma et excellence operationnelle sont pensés pour la production et les operations, puis appliqués tels quels à l’innovation. Résultat : les équipes perçoivent le lean manufacturing comme un système de contrôle, alors qu’il devrait être un levier de performance et de sécurisation.
Une gouvernance robuste distingue clairement :
- L’exploration : décisions rapides, budgets limités, forte autonomie, peu de contraintes issues du systeme de production.
- L’incubation : premières exigences de qualite, premiers jalons de gestion projet, début de structuration des processus lean.
- L’industrialisation : intégration complète dans le systeme production, application des principes lean, du lean sigma et des standards d’excellence operationnelle.
Le COMEX doit valider ce cadre, mais sans descendre au niveau des choix de solutions en phase exploratoire. Il se concentre sur les règles du jeu, pas sur les idées elles mêmes. C’est ce qui permet de préserver la créativité tout en gardant la maîtrise des risques.
Mettre en place des comités différenciés mais articulés
Une bonne pratique consiste à structurer la gouvernance autour de comités distincts, avec des mandats clairs, mais reliés par un langage commun entre innovation et excellence operationnelle. Cela évite que les logiques de production toyota, de lean management ou de sigma lean ne viennent étouffer les projets trop tôt.
- Un comité d’exploration : il évalue le potentiel client, la pertinence stratégique, la capacité à apprendre vite. Les critères sont centrés sur la desirabilité et la faisabilité à haut niveau, pas sur l’optimisation processus.
- Un comité d’incubation : il commence à regarder les premiers éléments de processus, de flux, de gestion projet, et à identifier les futurs impacts sur les operations et le systeme production.
- Un comité d’industrialisation / excellence operationnelle : il pilote la mise oeuvre dans les processus production, l’amelioration processus, l’élimination des gaspillages et la montée en performance.
Ces comités partagent un socle commun de principes lean et de management de la qualite, mais avec des niveaux d’exigence progressifs. On ne demande pas à un concept émergent le même niveau de robustesse qu’à un processus de production stabilisé.
Des critères de passage de phase adaptés à l’incertitude
Pour éviter que les grilles lean sigma ou les réflexes issus de la production ne soient appliqués trop tôt, il est utile de définir des critères de passage de phase spécifiques à l’innovation. Ces critères doivent être compris par le COMEX, par les équipes innovation et par les responsables d’excellence operationnelle.
Par exemple :
- En exploration : validation d’un problème client réel, premiers signaux de desirabilité, apprentissages documentés, mais pas encore de processus lean formalisé.
- En incubation : premiers scénarios de processus, premières hypothèses de flux et de capacitaire, début de réflexion sur les gaspillages potentiels, cadrage de la gestion projet.
- En industrialisation : définition claire du processus production cible, intégration dans le systeme de production existant, plan d’optimisation processus, préparation des formations lean (green belt, black belt, etc.).
Ces jalons rassurent le COMEX : il voit que l’amelioration et la performance operationnelle sont prises en compte, mais au bon moment. Et les équipes innovation savent qu’elles ne seront pas jugées sur des indicateurs inadaptés à leur niveau de maturité.
Articuler innovation et excellence operationnelle dans la gouvernance
La gouvernance doit aussi organiser la collaboration entre les responsables innovation et les responsables d’excellence operationnelle. L’objectif n’est pas de transformer les innovateurs en experts de la methode lean, ni de demander aux experts lean sigma de piloter la créativité. Il s’agit plutôt de créer un binôme de pilotage sur les projets qui approchent de l’industrialisation.
Concrètement :
- Les équipes innovation gardent la main sur la proposition de valeur, la compréhension du client et la vision produit.
- Les équipes excellence operationnelle prennent progressivement la main sur la mise oeuvre dans les processus production, l’optimisation processus, la réduction des gaspillages et la stabilisation des flux.
- Les deux parties partagent des indicateurs communs de satisfaction client, de performance operationnelle et de viabilité économique.
Cette articulation permet de tirer parti des principes lean et de la methode lean sans transformer l’innovation en simple projet d’amelioration continue. L’innovation garde sa logique d’exploration, tandis que l’excellence operationnelle sécurise la phase de passage à l’échelle.
Outiller la gouvernance avec des référentiels et des formations
Pour que cette gouvernance tienne dans la durée, il est utile de la soutenir par des référentiels partagés et des formations ciblées. Les référentiels décrivent comment les principes lean, le lean sigma et les pratiques d’excellence operationnelle s’appliquent aux différentes phases du processus d’innovation.
Quelques leviers concrets :
- Un référentiel de processus lean adapté à l’innovation, qui précise ce qui est attendu en exploration, incubation et industrialisation.
- Des formations lean spécifiques pour les équipes innovation, centrées sur la compréhension des flux, des gaspillages et des impacts sur le systeme production, sans les noyer dans la technicité du green belt ou du black belt.
- Des modules pour les experts lean sigma afin de mieux appréhender l’incertitude, les itérations rapides et la logique d’apprentissage propre à l’innovation.
En outillant la gouvernance, l’entreprise réduit les incompréhensions entre métiers, renforce la crédibilité des décisions et aligne tout le monde sur un même objectif : créer de la valeur pour le client, puis la délivrer avec un haut niveau de qualite et de performance.
Donner au COMEX une vision portefeuille et non pas projet par projet
Enfin, pour vraiment rassurer le COMEX sans brider la créativité, il est essentiel de lui donner une vision portefeuille plutôt qu’une vision projet par projet. Le lean management et l’excellence operationnelle ont habitué les dirigeants à suivre des indicateurs très précis sur les processus et la production. Dans l’innovation, cette granularité est souvent trompeuse.
Une gouvernance mature présente au COMEX :
- La répartition du portefeuille entre exploration, incubation et industrialisation.
- Les niveaux d’investissement par phase, avec des règles de mise oeuvre inspirées des principes lean (petits paris au début, montées en puissance progressives).
- Les impacts attendus sur les operations, la performance du systeme de production et la satisfaction client.
Le COMEX voit ainsi comment l’entreprise investit aujourd’hui pour la performance de demain, tout en s’assurant que les futurs produits et services pourront être intégrés efficacement dans les processus production, avec un haut niveau d’excellence operationnelle. La créativité est protégée, mais elle s’inscrit dans un cadre de management clair, lisible et crédible.