Jacques, vous avez créé Expert Innovation puis l’écosystème OPEN IN autour de l’innovation ouverte : comment est née cette idée et en quoi votre parcours d’animateur-journaliste et d’homme d’événementiel a façonné votre manière de transformer l’innovation ouverte en projets très concrets pour les entreprises ?
Depuis mon premier brevet qui a eu une belle histoire ( à découvrir dans ce clip https://www.youtube.com/watch?v=1zksjupbG-s ) je me passionne pour l'innovation. Mon métier d'animateur me place en permanence au coeur de la nouveauté puisque chaque évènement éclaire les dernières tendances d'un secteur, le lancement d'une technologie ou d'un produit... A force d'échanger avec des professionnels très variés, il m'est apparu que les constats, les décryptages du contexte actuel étaient souvent pertinents mais que la mise en oeuvre des solutions envisagées était difficile. La fameuse résistance au changement, la différence de maturité technologique entre collaborateurs, la complexité des choix dans un monde qui change chaque semaine, tout cela fait que l'action est délicate à déployer pour un dirigeant aujourd'hui. En rassemblant des outils et des expériences de learning expéditions, de sessions de créativité, de hackathons, nous avons formalisé un essentiel en 5 paramètres pour booster l'intelligence collective et la dynamique d'action dans les équipes.
Dans votre expérience, quel est le « passage à l’acte » le plus difficile pour une entreprise qui veut passer d’un discours d’open innovation à un premier projet tangible ? Pouvez-vous décrire les étapes clés – de l’idéation jusqu’au prototype ou au produit fini – telles que vous les pratiquez chez OPEN IN ?
Dans le passage à l'acte, la difficulté est de réfléchir un peu plus large que d'habitude, rassembler des personnes qui n'ont pas l'habitude de collaborer, synchroniser plusieurs échelles de temps, aplanir les hiérarchies, instaurer des valeurs ou des exigences parfois contraignantes mais qui changent le paradigme de réflexion et aussi définir ce qu'on amène à l'intérêt commun, au marché. Le succès d'un projet dépend beaucoup de cette cartographie de départ qui demande de l'écoute et de l'humilité. Pour les étapes clés, tout dépend du produit mais je pense important d'assouplir le process Idée - Prototype - Produit. Il faut insuffler du mouvement dans la recherche et la réalisation. Commencer très tôt à faire des prototypes en mode "quick and dirty". Tester vite, pratiquer la levée de doute sur du tangible, choisir, abandonner vite et se réorienter, affiner, refaire, se tromper, refaire, se tromper mieux. Une démarche par itérations très utilisée dans le numérique ou la robotique qui instaure l'erreur comme une composante de la progression vers la réussite. Pour apprendre à marcher, on tombe entre 2000 et 3000 fois !
Votre écosystème rassemble des start-ups et agences aux métiers très différents (design, vidéo, digital, recrutement, médias, etc.) : concrètement, comment orchestrez-vous cette diversité pour faire émerger des projets opérationnels plutôt que des brainstormings sans lendemain ? Auriez-vous un exemple précis où cette complémentarité a fait la différence ?
Vous utilisez le mot orchestration, il est très juste. Dans de nombreux domaines dont l'évènementiel, orchestrer un projet demande un faisceau de compétences. Connaître vraiment le métier de chaque intervenant, avoir sa vision et ses convictions mais toujours être à l'écoute et ouvert au "hasard fertile", être clair et précis dans la communication, mettre du fun et de l'authentique dans les relations, goûter au plaisir de "Faire" mais se focaliser vers la satisfaction du "Ça c'est fait" pour instaurer une efficacité méthodique. En réalisation intéressante, je peux citer une exposition évènement "100 ans d'encadrement managérial" pour fêter le centenaire de l'Organisation Internationale du Travail. Il a fallu tout créer de A à Z. Concevoir une scénographie par rapport à un lieu atypique, rassembler des contenus historiques validés par une chercheuse, illustrer par des photos libres de droit, faire une mise en image panoramique par panneaux de 3m x 2m déployés sur 60 mètres linéaires, logistique, construction des décors sur place, éclairage, écrans vidéos, ... Dans ce genre de challenge, il faut non seulement coordonner les métiers mais aussi stimuler la créativité et l'envie d'excellence de chacun car il n'y a aucune référence de départ, on part vraiment de la feuille blanche avec un sujet.
Vous êtes vous-même titulaire de brevets et de marques déposées : quelles sont, selon vous, les erreurs récurrentes que font les entreprises lorsqu’elles veulent transformer une bonne idée issue de l’innovation ouverte en véritable développement produit, jusqu’à la commercialisation ?
En erreur récurrente, j'évoquerais une mauvaise gestion du temps. À l'intérieur du projet, les choses prennent toujours plus de temps qu'on ne pense. On mobilise parfois les équipes à contretemps, ce qui peut entraîner de la démobilisation. Sur le plan financier, l'impact est fort si on modélise une rentabilité à deux ans et qu'il en faut quatre à l'arrivée. Et à l'extérieur, l'adéquation en mode agile avec le marché et les attentes consommateurs est très sensible. Trop tôt, on ne suscite pas l'adoption, trop tard, on est dépassé, pas attractif. C'est ce qu'on a compris encore une fois avec le cas regrettable d'Ynsect, la ferme d'insectes produisant des protéines. Investissements trop rapides, une acquisition de long terme au moment où toute l'énergie devait se focaliser sur le temps court et une mauvaise évaluation du marché avec un pari sur la demande très anticipé par rapport au réel. L'idée est bonne, il y a un besoin, on met de l'argent, et ça ne marche pas. Comme en gastronomie, le timing est essentiel pour faire un bon plat.
OPEN IN intervient sur quatre terrains – Événement, Communication, Innovation et Formation : quels sont les leviers ou formats qui se révèlent les plus efficaces pour « industrialiser » l’innovation ouverte, c’est-à-dire pour créer des dispositifs réplicables plutôt que des coups d’éclat ponctuels ?
Une méthodologie d'organisation pour penser et agir ensemble avec des outils et des concepts éprouvés. Adopter des principes de communication concrets dès le départ pour éviter les malentendus, les retours en arrière. Notamment la pensée visuelle, très en vogue depuis des années mais encore sous-utilisée. Une image vaut mille mots. Des sessions de créativité en petits groupes qui se rassemblent progressivement sur un modèle organique. Travailler debout ou avec des séquences d'activité pour oxygéner le cerveau. J'aime bien cette approche de créer toutes les conditions favorables pour qu'il se passe quelque chose. Quoi ? On verra. De quelles façons différentes les participants vont se l'approprier ? On verra. Mais, ... il va se passer quelque chose. Einstein a eu cette magnifique formule : La créativité, c'est l'intelligence qui s'amuse. Et c'est vraiment top d'amener un groupe à formaliser ensemble une création où chacun, chacune a mis sa touche. Comme une révélation.
En couvrant des secteurs aussi variés que l’industrie, les RH, les médias, la mobilité ou les espaces de travail, quelles grandes tendances voyez-vous émerger dans la manière dont les organisations vont, demain, capter et transformer les idées issues de l’écosystème (start-ups, indépendants, collaborateurs) en offres et services concrets ?
Au fil des collaborations, les entreprises gagnent en maturité dans la relation aux start-up. Quelques exemples de création de valeur. Il y a 10 ans, Nextdoor était une première réussite forte de trois "intrapreneurs" du groupe Bouygues dotés d'une mission et d'un budget qui ont créé en un temps record un réseau d'hôtels d'entreprises. Viva Tech, un salon disruptif sur la tech, fête ses 10 ans ce mois de juin. Dans son ADN, des grands comptes exposent leur dynamisme et leur sens de l'innovation en présentant une galaxie de start-up qu'ils accompagnent en incorporant leur solution dans l'offre globale du groupe. Récemment Manutan, en partenariat avec Moovjee, lance un incubateur au sein de l'entreprise, quelques collaborateurs devenant mentors des jeunes pousses. En retour, les start-up, soutenues mais autonomes, apportent un souffle de renouveau dans l'organisation. C'est du gagnant/gagnant. Il y a de l'avenir dans ces collaborations rapprochées où l'objectif est de créer de la valeur ensemble et durablement plutôt que viser une rentabilité immédiate d'investisseur.
Pour conclure, quel conseil très pratique donneriez-vous à un dirigeant ou un intrapreneur qui veut lancer dès cette année une démarche d’innovation ouverte avec un vrai livrable à la clé : par quoi doit-il commencer, et au contraire, que doit-il absolument éviter ?
Dans les recommandations : bien formuler ce qu'on cherche, donner un cadre temps à l'action et surtout avoir une méthode d'exploration qui donne confiance pour être en totale liberté. La Silicon Valley est née d'une alliance réussie : les hippies libertaires de la côte Ouest déployant une frénésie créative et les militaires de West Point sur la côte Est apportant du financement et une gestion territoriale impeccable. Pour ce qui est des choses à éviter... la peur de ne pas y arriver et un relationnel tendu par exemple. Faites-vous confiance et faites confiance à la vie.
Pour en savoir plus : https://www.expert-innovation.com